L’environnement et la transition écologique, d’abord une question de santé
Thierry FOUCAULT, Novembre 2025
Microplastiques, PFAS, cadmium, pesticides, canicule …, les années 2024 et 2025 auront mis en lumière de nombreux facteurs environnementaux susceptibles d’altérer gravement notre santé.
Rétrospective …
Des microplastiques partout
En janvier 2024, une étude publiée dans la revue scientifique PNAS [1] montrait que l’eau en bouteille (de trois marques dont les noms n’ont pas été révélés) contenait en moyenne 240 000 particules microscopiques de plastiques par litre, soit une teneur 10 à 100 fois plus élevée que ce qui était estimé jusque-là. Ces particules sont à 90 % des nanoplastiques (au diamètre inférieur à 1 µm – 1micromètre, soit 1 millième de millimètre), le reste étant des microplastiques (taille supérieure à 1 µm). Or, les nanoparticules sont suspectées d’être les plus toxiques, car susceptibles de franchir les barrières du corps en raison de leur très petite taille. Leur nocivité sur l’humain, et notamment le placenta, a été prouvée en avril 2024 par une équipe de l’Inserm[2]. Déjà, en 2022, l’Inserm alertait sur le risque de maladies de l’intestin, notamment cancéreuses ou inflammatoires, engendrées par l’ingestion de microparticules de polyéthylène (PE) (risque avéré chez la souris).
Le polyéthylène est l’un des plastiques les plus fréquemment utilisés, notamment dans les emballages, les sacs plastiques, ou les bâches agricoles. En se fractionnant de plus en plus finement, les plastiques contaminent tout notre environnement et se retrouvent dans les sols, les eaux, puis dans nos aliments. Selon une étude publiée dans la revue Nature[3], la couche supérieure (les dix premiers mètres d’eau) de l’océan Atlantique Nord contiendrait 27 millions de tonnes de nanoplastiques (inférieurs à 1 µm).
La littérature scientifique rapporte que des microparticules de PE sont retrouvées dans nos selles, notre sang ou encore dans le placenta. Des essais en laboratoire ont montré que les microplastiques sont nocifs pour les cellules humaines [4], causant par exemple des réactions allergiques ou la mort de cellules.
La toxicité des plastiques est augmentée du fait des nombreux additifs qu’ils contiennent et qui leur confèrent leur résistance et leur flexibilité. L’analyse la plus récente[5] a permis d’identifier plus de 10 000 produits chimiques utilisés dans les plastiques, dont plus de 2 400 sont potentiellement préoccupants, indique Scott Coffin, chercheur au California State Water Resource Control Board. Or l’utilisation de nombreux de ces produits chimiques dans les emballages alimentaires n’est pas systématiquement autorisée selon les réglementations.
Du cadmium dans nos aliments
Le 9 juin 2025, le magazine Que Choisir (Elsa Casalegno) publiait un article intitulé « Cadmium, les médecins exhortent les pouvoirs publics à agir ». Ce sont les médecins libéraux qui ont donné l’alerte, à l’occasion de la journée mondiale de l’environnement du 5 juin, dans une lettre ouverte dans laquelle ils rappellent les dangers du cadmium (l’un des métaux « lourds », comme le plomb, le mercure, ou le chrome) et l’ampleur de notre contamination. Les médecins parlent même d’une ‘’ bombe sanitaire à retardement ‘’.
Les agences sanitaires alertent sur ses dangers depuis plus de dix ans. En 2019, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) observait[6] en France un dépassement de la dose hebdomadaire tolérable (DHT), limite avant laquelle un effet sur la santé est à prévoir. Fixé par semaine à 2,5 microgrammes de cadmium par kilogramme de poids corporel, ce seuil était franchi « chez 0,6% des adultes et 15% des enfants ». En 2021, Santé publique France avait publié un état des lieux de l’exposition de la population française aux métaux lourds [7], avec des conclusions inquiétantes. Cette étude révélait que chez les adultes, l’imprégnation au cadmium avait quasiment doublé entre 2006 et 2014. Elle était aussi 2 à 4 fois supérieure à celle de pays similaires (USA, Allemagne, Italie …).
Où est le problème ? Le cadmium est un métal cancérigène, reprotoxique et potentiellement mutagène, qui s’accumule dans l’organisme humain (notamment le foie et les reins) via notre alimentation, notamment les pâtes, le pain, les pommes de terre et certains légumes. Il est suspecté de jouer un rôle dans l’explosion du nombre de cancers du pancréas en France.
Certains médecins estiment que les risques associés au cadmium sont sous-estimés. Entre autres maladies, le cadmium pourrait augmenter le risque cardio-vasculaire, provoquer des troubles de la reproduction, des atteintes rénales, une faiblesse osseuse, un risque accru de cancer. Ce dernier risque est établi depuis 2012 par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ). Celui du pancréas est particulièrement inquiétant en France, quatrième pays au monde ayant le plus grand nombre d’apparitions de nouveaux cas.
D’où vient ce métal ? Présent naturellement dans les sols, le cadmium se retrouve dans notre environnement du fait de certaines activités industrielles. Sa grande résistance à la chaleur conduit en effet à l’utiliser pour la production de batteries, de certains revêtements anticorrosion et de peintures et dans l’industrie métallurgique. Mais la principale source de contamination est l’utilisation d’engrais minéraux en agriculture. Les phosphates que contiennent ces fertilisants peuvent provenir de sols plus ou moins chargés en cadmium. En France, les phosphates proviennent essentiellement du Maroc, où les sols sont particulièrement riches en cadmium, ce qui explique pourquoi notre pays s’avère plus contaminé que ses voisins européens. Les engrais contenant le cadmium contaminent alors nos aliments. Selon le chercheur Thibault Sterckeman, de l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, « les engrais phosphatés sont à l’origine de 60% à 75% des entrées de cadmium dans les sols ».
Dans leur lettre ouverte, les médecins exhortent les pouvoirs publics à s’aligner dès que possible sur les recommandations formulées par l’Anses, à savoir imposer une teneur maximale en cadmium dans les engrais phosphatés de 20 mg de cadmium par kilo de phosphore, comme en Slovaquie, en Finlande ou encore en Hongrie.
En Europe, depuis 2022, les concentrations maximales en cadmium autorisées dans les engrais européens sont de 60 mg/kg. En France, il est prévu d’abaisser ce seuil à 40 mg/kg en juillet 2026, encore loin des recommandations de l’Anses. La Commission européenne a indiqué vouloir atteindre le seuil de 20 mg/kg d’ici à 2034. Les pouvoirs publics français n’ont pour l’heure pas pris de décision …
Le ministre de la Santé en fonction en juin 2025, Yannick Neuder, a annoncé un remboursement des dépistages du cadmium en médecine de ville. Mais la vraie question est celle de la prévention. Pour réduire l’exposition des Français, il faut réduire l’utilisation des engrais phosphatés en agriculture et changer les pratiques agricoles. Et c’est urgent, car le cadmium s’est accumulé dans nos sols agricoles où il ne se dégrade pas et d’où il ne sort que très lentement. La solution immédiate consiste alors à privilégier les produits issus de l’agriculture biologique (à condition toutefois que les parcelle soient en bio depuis plusieurs années). Selon une étude[8] de 2014, les cultures bio présentent une concentration en cadmium inférieure de 48 % en moyenne aux cultures conventionnelles.
Des PFAS dans l’eau … et nos assiettes
Le 10 juillet 2025, 2800 habitants de 12 communes des Ardennes ont reçu la consigne de ne plus consommer l’eau du robinet, en raison d’un taux de PFAS supérieur à la limite légale de 100 nanogrammes par litre (ng/l). Le 12 juillet, quatre autres communes de la Meuse, soit 620 habitants, étaient à leur tour concernées par cette interdiction. L’agence de l’eau Rhin-Meuse avait pourtant alerté dès 2016 à propos de relevés inquiétants. Aucune mesure de restriction n’avait alors été prise.
Mais qu’est-ce qu’un PFAS ? En 1938, un chercheur de la firme Dupont de Nemours découvre les propriétés d’un matériau qui ne se dissout dans rien et résiste à des températures de plus de 260 °C. Aujourd’hui, tout le monde connaît ce matériau appelé « téflon ». Il est composé de substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées, PFAS en abrégé.
Depuis, en raison de leurs propriétés, les PFAS sont employées à grande échelle dans beaucoup de produits de consommation courante : pesticides, tissus imperméables, emballages alimentaires, mousses anti-incendie, gaz réfrigérants, revêtements antiadhésifs, cosmétiques, dispositifs médicaux, produits phytopharmaceutiques, etc. Aujourd’hui, les PFAS regroupent plus de 4700 produits chimiques.
Le problème, c’est que les PFAS ne se dégradent pratiquement pas dans l’environnement et persistent très longtemps, d’où leur qualificatif de « polluants éternels ». Ils finissent par s’accumuler dans tous les milieux, l’air, les sols, les eaux … et les organismes vivants, y compris le corps humain. Leur présence est désormais attestée dans le sang, le sérum, l’urine ou les cheveux. Selon l’EFAS (Autorité européenne de sécurité des aliments)[9], les produits de la mer, les œufs et les viandes sont les aliments contribuant le plus à l’exposition au PFOS et au PFOA (2 catégories de PFAS). L’eau destinée à la consommation humaine peut également être une source d’exposition, comme dans les Ardennes et la Meuse, tout comme l’air l’intérieur et extérieur, les poussières et les sols contaminés.
Bien que le risque immédiat pour la santé soit faible, une exposition prolongée peut avoir des effets sur la santé à long terme. On commence en effet à connaître leurs effets néfastes sur la santé. Selon l’Anses, « Les travaux scientifiques sur certains PFAS connus montrent qu’ils peuvent avoir des effets délétères pour l’être humain : augmentation du taux de cholestérol, cancers, effets sur la fertilité et le développement du fœtus, sur le foie, sur les reins, etc. Ils sont également suspectés d’interférer avec le système endocrinien (thyroïde) et immunitaire. » En décembre 2023, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) a classé le PFOA comme « cancérogène pour l’Homme » (Groupe 1) et le PFOS comme « peut-être cancérogène pour l’Homme » (Groupe 2B).
Plusieurs enquêtes récentes ont montré que la contamination aux PFAS est massive dans le monde et en Europe, comme l’a cartographié en février 2023 le Forever pollution project [10], une vaste enquête internationale menée par des journalistes de divers pays (dont des journalistes du journal Le Monde). Elle révèle l’étendue de la contamination par les PFAS à travers l’Europe, localisant près de 23 000 sites contaminés par les PFAS et 21 500 sites de contamination présumée. En janvier 2025, une équipe de 46 journalistes répartis dans 16 pays a révélé l’ampleur de la campagne de lobbying en cours contre une interdiction proposée des PFAS dans l’UE, qui, si elle aboutit, pourrait coûter à la société jusqu’à 2 000 milliards d’euros en frais de dépollution sur 20 ans.
L’acétamipride, un pesticide parmi d’autres
Le 8 juillet 2025, l’Assemblée nationale adoptait la proposition de loi dite « Duplomb » « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur », portée par les sénateurs Laurent Duplomb (Les Républicains) et Franck Menonville (Union centriste). Rarement un texte de cette nature n’avait soulevé autant de critiques et de protestations de la société civile. Une pétition lancée par une étudiante dès le 10 juillet, demandant l’abrogation de la loi, a rassemblé plus de 2 millions de signatures. La presse, tant spécialisée que généraliste, a porté le sujet sur le devant de la scène médiatique pendant plusieurs semaines. De nombreuses ONG, ‘’sociétés savantes’’ et institutions scientifiques et médicales, dont la Ligue contre le cancer, la Société française de pédiatrie, la Société française de neurologie, la Société française du cancer, la Fondation pour la recherche médicale, le Conseil national de l’Ordre des médecins ou encore le CNRS, ont fait part de leur opposition à cette loi en dénonçant un « recul majeur pour la santé publique ». Car c’est bien le retour de l’Acétamipride, pesticide de la famille des néonicotinoïdes interdit en 2018, qui a mis le feu aux poudres et focalisé toutes les crispations.
Le 7 aout, le Conseil constitutionnel a censuré l’article le plus controversé permettant l’utilisation de 3 insecticides de la famille des néonicotinoïdes, l’acétamipride, le sulfoxaflor et le flupyradifurone. La loi a finalement été promulguée le 12 aout par le Président de la République sans l’article censuré. Le succès de la pétition déposée au Sénat a conduit l’Assemblée nationale à organiser un débat parlementaire (sans conséquence sur la Loi). Après un premier débat en commission des affaires économiques, qui fera l’objet d’un rapport, un débat en séance publique devrait se dérouler début décembre.
Comment expliquer une telle mobilisation de la société civile et scientifique contre la réintroduction de trois pesticides interdits depuis 2018, a fortiori pendant la pause estivale ? Les sondages d’opinion ont montré que plus de 60 % des Français rejetaient cette loi. Nos concitoyens seraient-ils indifférents au sort des agriculteurs ? Tous les sondages d’opinion ont montré le contraire. En réalité, la crispation autour de l’acétamipride démontre que la santé reste une préoccupation majeure pour tous les citoyens et s’inscrit dans un rejet des politiques publiques qui la mettent en danger.
Les défenseurs de la loi ont bien essayé de détourner le débat vers une prétendue compétitivité agricole et une certaine conception de la souveraineté nationale, largement contestables. Mais les citoyens ne sont pas dupes. Ces mesures n’amélioreront aucunement les conditions de vie de l’immense majorité des agriculteurs. La santé ne peut pas être sacrifiée sur l’autel d’une compétitivité économique néolibérale qui ne profite qu’à quelques-uns. Agriculture et environnement doivent se rejoindre pour assurer la santé de tous.
L’acétamipride est un pesticide. Doit-on rappeler qu’il est fait pour tuer ? Faire croire qu’il ne tue que quelques espèces ciblées et qu’il disparaît ensuite sans générer de risque pour la santé humaine est une véritable ineptie.
L’interdiction de l’acétamipride en 2018 n’a pas été décidée par hasard. Le retrait de l’autorisation s’est fondé, à l’époque, sur des avis scientifiques, notamment de la Task Force on Systemic Pesticides qui a passé en revue plus de 800 articles scientifiques pointant les effets dévastateurs de ces pesticides néonicotinoïdes (dits « systémiques ») sur l’environnement [11].
Depuis plusieurs années, la littérature scientifique ne cesse de s’accumuler sur les dangers de ces insecticides. Leur toxicité ne s’exerce pas uniquement sur les insectes indésirables. Ils tuent un grand nombre d’espèces, et notamment les espèces pollinisatrices comme les abeilles, domestiques et sauvages. Au début 2025, une vaste étude scientifique[12] portant sur 471 pesticides a montré que ces derniers ont des effets négatifs sur 800 espèces qu’ils ne sont pas censés cibler.
Les néonicotinoïdes, comme une grande majorité des pesticides, ont la capacité d’imprégner l’ensemble des milieux. Stables dans l’eau, ils persistent dans l’environnement et contaminent bien plus que les champs où ils sont appliqués. Même quand ils se dégradent, les résidus de cette dégradation forment des métabolites qui peuvent être plus ou moins dangereux selon les cas. Comme l’acétamipride, de nombreux pesticides et leurs résidus persistent longtemps dans l’environnement, imprégnant tous les organismes vivants, plantes et animaux … pour finir dans nos assiettes en menaçant notre santé.
Dans une étude parue dans la revue Environmental Science & Technology [13], une équipe franco-italienne a estimé, pour la première fois, la quantité de substances actives (herbicides, insecticides, fongicides et leurs métabolites) présentes dans les nuages circulant au-dessus du territoire de la France métropolitaine. Sur 445 substances recherchées, les chercheurs en ont trouvé 32 dans l’eau des nuages collectés au sommet du puy de Dôme, parfois à des concentrations supérieures aux normes européennes pour l’eau potable. Selon la couverture nuageuse du moment, entre 6 et 140 tonnes de pesticides circulent dans le ciel français. Précisons que certaines de ces substances, très toxiques, sont interdites en France. Ces résultats suggèrent un transport atmosphérique sur longue distance et une grande stabilité de certains composés, en mettant en évidence le rôle des nuages comme réservoir et vecteur potentiel de contamination environnementale.
L’impact délétère des pesticides sur l’environnement, à court et à long terme, n’est donc plus à démontrer. Mais qu’en est-il des risques sur la santé humaine ? Là encore, les études scientifiques indépendantes se succèdent et confirment les effets plus ou moins délétères des pesticides sur notre santé : cancers, troubles du développement, maladies neurodégénératives, perturbations endocriniennes, bronchites, asthme …
En 2021, un rapport publié par l’Inserm confirmait les conclusions d’un précédent rapport de 2013 (Pesticides : Effets sur la santé [14]), à savoir la présomption forte d’un lien entre l’exposition aux pesticides et plusieurs cancers : prostate, leucémies, myélomes, lymphomes, cancers pédiatriques (leucémies, tumeurs du système nerveux central). Des cancers auxquels s’ajoutent des maladies neurodégénératives comme la maladie de Parkinson, des troubles cognitifs, des bronchopneumopathies chroniques obstructives, et des bronchites chroniques. Ces conclusions se sont appuyées sur les données issues de plus de 5 300 documents et les recherches complémentaires menées par le groupe d’experts
L’occasion de rappeler que les agriculteurs sont les premiers exposés aux pesticides. Leurs effets délétères sur la santé des exploitants agricoles et de leurs familles sont de mieux en mieux documentés. Plusieurs types de cancers sont notamment plus répandus dans les populations d’agriculteurs que dans la population générale. Par ailleurs, si l’agriculture est le secteur professionnel utilisant les plus grandes quantités de pesticides, de nombreux autres secteurs d’activité sont également concernés, mais nettement moins étudiés (espaces verts, industrie du bois, hygiène publique, pompiers, industries agroalimentaires…).
Précisons aussi que le système d’homologation actuel des produits phytopharmaceutiques ou phytosanitaires (noms doux des pesticides) se contente de tests mesurant la toxicité des molécules en laboratoire, ne permettant pas de détecter tous les effets possibles sur la santé humaine. De nombreux pesticides, comme le DDT, le lindane, le malathion ou encore la chlordécone, avaient reçu une autorisation de mise sur le marché avant d’être retirés plusieurs années après en raison de leurs impacts sanitaires dévastateurs. La chlordécone utilisée intensivement aux Antilles françaises de 1973 à 1993 dans les bananeraies a fait et fait encore des ravages : elle est impliquée notamment dans la survenue de nombreux cas de cancer de la prostate [15]et d’anomalies du déroulement de la grossesse[16]. Elle est aussi mise en cause dans des problèmes liés aux facultés cognitives et au comportement des enfants[17]. La pollution persiste depuis plusieurs décennies dans le sol, les rivières et le milieu marin proche des zones contaminées.
On peut alors se demander pourquoi les pesticides sont aussi nombreux (il existe des milliers de molécules) et autant utilisés en agriculture. La réponse est à chercher du côté d’un système agricole qui favorise les pratiques intensives, privilégiant la logique de marché au bénéfice d’un petit nombre, soutenu par un lobbying forcené des fabricants de pesticides. Les alternatives existent pourtant et se développent. A condition de ne pas être entravées par des décisions politiques d’un autre âge. Mais il s’agit là d’un autre sujet sur lequel nous aurons l’occasion de revenir.
En septembre 2025, l’État français a été condamné par la cour administrative d’appel de Paris pour la contamination massive des écosystèmes aux pesticides. Une information très peu relayée par les médias. Ce jugement fait suite à une condamnation en première instance[18], le 29 juin 2023, reconnaissant ainsi « la responsabilité de l’Etat dans l’existence d’un préjudice écologique résultant de l’usage des produits phytopharmaceutiques ». Ce préjudice est apprécié notamment dans sa dimension relative à la santé humaine.
La cour a demandé notamment la révision des procédures d’autorisation des pesticides pour mieux tenir compte de leurs impacts sur la biodiversité et la santé. Dans son arrêté du 3 septembre[19], la cour administrative d’appel de Paris juge en effet que « l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) a commis une faute en ne procédant pas à l’évaluation des produits phytopharmaceutiques au vu du dernier état des connaissances scientifiques. En conséquence, la Cour ordonne à l’Etat de mettre en œuvre une évaluation conforme aux exigences requises et de procéder, dans un délai de vingt-quatre mois, à un réexamen des autorisations de mise sur le marché déjà délivrées ».
C’est donc plus de 2 500 produits qui vont potentiellement devoir être réévalués en France. Un travail titanesque qui ne sera probablement pas réalisé, surtout si les budgets alloués à cette agence sont revus à la baisse comme le demandent certains politiques.
Notons que la cour d’appel est allée plus loin que le tribunal administratif qui, en première instance en 2023, avait seulement « enjoint au gouvernement de prendre toutes les mesures utiles de nature à réparer le préjudice écologique », conduisant les associations à faire appel.
Selon les informations du Monde, l’Etat s’est discrètement pourvu en cassation en octobre. Le syndicat professionnel des fabricants de pesticides, Phytéis, s’est constitué partie à la procédure et s’est également pourvu en cassation le 4 novembre. C’est donc le Conseil d’Etat, la plus haute juridiction de l’ordre administratif, qui mettra un point final à l’affaire.
L’environnement et la transition écologique, d’abord une question de santé
Ces problèmes environnementaux ne sont que quelques exemples du lien étroit entre environnement et santé et des risques que font peser les perturbations environnementales générées par certaines activités humaines. On aurait pu citer également les canicules dues au dérèglement climatique, qui provoquent des millions de morts dans le monde, les sécheresses et le manque d’eau dans certaines régions du monde, également dus au changement climatique, qui menacent plus de 2 milliards de personnes, la pollution de l’air qui fait un nombre incalculable de victimes (40 000 décès prématurés par an en France), le dérèglement des écosystèmes naturels et l’érosion de la biodiversité à l’origine de maladies infectieuses, etc.
Le lien entre la qualité de l’environnement et la santé n’est plus à démontrer. Dans un travail publié en 2007, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estimait qu’environ un quart des maladies (un tiers chez l’enfant) était dû à des facteurs environnementaux (modifiables, c’est-à-dire sur lesquels nous pouvons agir). La quantité d’années de vie en bonne santé perdues pour des causes environnementales est cinq fois plus grande chez les enfants de moins de cinq ans que dans le reste de la population. Parmi les 102 grandes maladies répertoriées par l’OMS, 85 sont en tout ou partie liées à des causes environnementales. Nous pourrions encore égrainer de nombreux chiffres et données qui confirment le lien étroit entre l’environnement et la santé. Les liens entre dégradation écologique et dégradation de notre santé sont nombreux et largement démontrés.
La santé n’est pas seulement une absence de maladie. Il importe de bien distinguer médecine et santé. Selon la définition de l’OMS, la santé est un « état de bien-être physique, mental et social qui ne consiste pas seulement en l’absence de maladies ou d’infirmités ».
Ce lien étroit entre la santé et l’environnement a fait naître le concept de santé environnementale. D’après l’OMS, « la santé environnementale comprend les aspects de la santé humaine, y compris la qualité de la vie, qui sont déterminés par les facteurs physiques, chimiques, biologiques, sociaux, psychosociaux et esthétiques de notre environnement. Elle concerne également la politique et les pratiques de gestion, de résorption, de contrôle et de prévention des facteurs environnementaux susceptibles d’affecter la santé des générations actuelles et futures. » Agir sur les facteurs environnementaux permet donc de prévenir, préserver et améliorer l’état de santé de la population, notre santé à tous.
Il y a quelques années est apparu également le concept « One Health » (une seule santé), affirmant le lien entre santé humaine, santé animale et santé des écosystèmes, et en prônant une approche intégrée de ces trois domaines.
Selon la Banque mondiale, le bénéfice attendu de l’adoption de l’approche « Une seule santé » pour la communauté mondiale a été estimé en 2022 à au moins 37 milliards de dollars des États-Unis (USD) par an. On estime que les dépenses annuelles consacrées à la prévention représentent moins de 10 % de ces bénéfices (source : OMS).
Tous ces éléments et concepts doivent nous conduire à changer de discours sur la transition écologique. Il ne s’agit pas tant de ‘’ lutter contre ‘’ la déforestation, les émissions de CO2, la perte de biodiversité, l’artificialisation des sols, la fast-fashion ou encore l’agriculture intensive (autant de points de vue qui stigmatisent et culpabilisent) que ‘’ d’agir pour ‘’ préserver NOTRE santé à tous et celle des générations futures. Il s’agit de travailler pour le bien-être et la qualité de vie pour tous, pour maintenir l’habitabilité de notre planète. Qui pourrait être contre ?
Face au discours ambiant de « l’écologie punitive », faisons de la santé (dans tous les sens du terme) un mot de ralliement populaire de nos mobilisations écologiques, de nos plaidoyers, de nos tribunes.
Menons nos actions de sensibilisation en les axant sur l’impact sanitaire positif d’un environnement de qualité. Passons du discours moralisateur au discours mobilisateur, le seul qui puisse vraiment engager un changement de société.
[1] Proceedings of the National Academy of Sciences Vol. 121 | No. 3 January 16, 2024
[2] L. Poinsignon et coll. Exposure of the human placental primary cells to nanoplastics induces cytotoxic effects, an inflammatory response and endocrine disruption. J Hazard Mater, 26 février 2025
[3] ten Hietbrink, S., Materić, D., Holzinger, R. et al. Nanoplastic concentrations across the North Atlantic. Nature 643, 412–416 (2025)
[4] Journal of Hazardous Materials Volume 427, 5 April 2022
[5] Environ. Sci. Technol. 2021, 55, 13, 9339–9351
[6] Avis de l’Anses – Saisine n°2015-SA-0140
[7] Oleko A, Fillol C, Saoudi A, Zeghnoun A, Bidondo ML, Gane J, Balicco A. Imprégnation de la
population française par le cadmium. Programme national de biosurveillance, Esteban 2014-2016. Saint-
Maurice : Santé publique France, 2021. 43 p
[8] Barański M, Srednicka-Tober D, Volakakis N, Seal C, Sanderson R, Stewart GB, Benbrook C, Biavati B, Markellou E, Giotis C, Gromadzka-Ostrowska J, Rembiałkowska E, Skwarło-Sońta K, Tahvonen R, Janovská D, Niggli U, Nicot P, Leifert C. Higher antioxidant and lower cadmium concentrations and lower incidence of pesticide residues in organically grown crops: a systematic literature review and meta-analyses. Br J Nutr. 2014 Sep 14;112(5):794-811. doi: 10.1017/S0007114514001366. Epub 2014 Jun 26. PMID: 24968103; PMCID: PMC4141693.
[9] https://www.efsa.europa.eu/en/efsajournal/pub/6223
[10] https://foreverpollution.eu/
[11] van der Sluijs, J.P., Amaral-Rogers, V., Belzunces, L.P. et al. Conclusions of the Worldwide Integrated Assessment on the risks of neonicotinoids and fipronil to biodiversity and ecosystem functioning. Environ Sci Pollut Res 22, 148–154 (2015). https://doi.org/10.1007/s11356-014-3229-5
[12] Wan, NF., Fu, L., Dainese, M. et al. Pesticides have negative effects on non-target organisms. Nat Commun 16, 1360 (2025). https://doi.org/10.1038/s41467-025-56732-x
[13] Are Clouds a Neglected Reservoir of Pesticides? Environ. Sci. Technol. 2025, 59, 40, 21579–21588
[14] https://www.inserm.fr/expertise-collective/pesticides-effets-sur-sante/
[15] Journal of Clinical Oncology – Volume 28 • Number 21 • July 2010 -Pages: 3457 – 3462
[16] Ben-Fares, M., Monfort, C., Kadhel, P. et al. Chlordecone exposure in women and time to pregnancy: the Timoun cohort study in Guadeloupe, French West Indies. Environ Health 24, 78 (2025). https://doi.org/10.1186/s12940-025-01233-z
[17] Oulhote, Y., Rouget, F., Michineau, L. et al. Prenatal and childhood chlordecone exposure, cognitive abilities and problem behaviors in 7-year-old children: the TIMOUN mother–child cohort in Guadeloupe. Environ Health 22, 21 (2023). https://doi.org/10.1186/s12940-023-00970-3
[18] Suite à une plainte déposée par cinq associations de protection de l’environnement.
[19] https://paris.cour-administrative-appel.fr/decisions-de-justice/dernieres-decisions/la-cour-reconnait-la-responsabilite-de-l-etat-dans-l-existence-d-un-prejudice-ecologique-resultant-de-l-usage-des-produits-phytopharmaceutiques