FEUX DE FORÊTS, MARQUEURS DE L'HABITABILITÉ DE LA PLANÈTE ?
Les feux de forêts, de plus en plus fréquents et violents avec le réchauffement climatique, ravagent des millions d’hectares dans le monde, détruisent écosystèmes et biodiversité, touchent la santé humaine et l’économie mondiale. Ils aggravent aussi le dérèglement climatique en émettant du CO₂ et en réduisant la capacité d’absorption des forêts. Les réponses politiques restent surtout techniques et locales, sans remise en cause du modèle de développement. Ces incendies qui sont les marqueurs de l’habitabilité de la planète appellent à une action collective et urgente contre le changement climatique.
par Thierry FOUCAULT, Philippe DUMÉE et Luc ABBADIE
Des incendies aux multiples conséquences
Les années se succèdent, les étés sont en moyenne de plus en plus chauds … et les feux de forêts de plus en plus nombreux et dévastateurs. Pas une journée sans de nouvelles images de milliers d’hectares qui partent en fumée, en France et dans de nombreux pays, du Brésil au Canada, en passant par l’Espagne, le Portugal, la Grèce, l’Italie, l’Australie, la Californie, le Chili ou même la Sibérie, touchant également de plus en plus d’habitations. Désormais certains incendies démarrent même au printemps. Plus de 17 000 hectares sont partis en fumée dans le département de l’Aude, où le feu vient juste d’être déclaré éteint après 25 jours de lutte. En Espagne, plus de 40 incendies sont encore actifs et plus de 10 000 personnes ont été évacuées. Dans ce pays, ce sont plus de 343 000 hectares qui ont brûlé depuis le début 2025, selon l’EFFIS (système européen d’information sur les incendies de forêt), faisant de 2025 la pire année depuis la création de cet observatoire en 2006. Au Portugal, ce sont près de 216 000 hectares qui ont brûlé … et qui brûlent encore.
Le feu est un processus naturel du fonctionnement de nombreux écosystèmes, il exerce même une importante fonction dans le maintien de la santé de certains d’entre eux. Mais la multiplication et l’intensification des incendies constituent une menace pour les écosystèmes et la biodiversité : perte d’habitats et d’aliments, mort de milliers d’animaux et de plantes, bouleversement de l’équilibre local. Ils altèrent aussi le cycle hydrologique avec des retombées sur les systèmes aquatiques. Les incendies de grande ampleur sont souvent suivis par la colonisation de plantes (graminées pyrophytes, adventices …) et l’infestation d’insectes qui freinent la recolonisation forestière. Le feu stimule fortement les espèces résistantes qui remplacent celles présentes dans des milieux non perturbés.
Ces incendies ont aussi des répercussions sur la santé humaine, dues aux émissions de gaz toxiques, voire cancérigènes (benzène, composés organiques volatiles, oxydes d’azote, hydrocarbures polycycliques, etc.), même lorsque la population se situe à bonne distance du brasier, comme l’a montré une étude parue le 1er juin dans Science of the Total Environment. Une autre étude de l’Université McGill, publiée dans The Lancet Planetary Health, a montré un lien entre une exposition aux feux de forêt et le risque de cancer :les riverains vivant dans un rayon de 50 kilomètres autour des incendies pendant une période de 10 ans ont 10 % plus de risques, en comparaison des personnes plus éloignées, de développer une tumeur du cerveau et 4,9 % un cancer du poumon, mais aussi des leucémies, des lymphomes non hodgkinien et des myélome multiples.
Les incendies génèrent également des pollutions des milieux aquatiques et du sol dues à la fonte des matériaux (plastiques, peintures …) ou encore l’utilisation de retardant, ce qui engendre des conséquences sur les produits alimentaires et l’eau potable.
Et que dire des effets collatéraux des incendies sur d’autres aléas naturels tels que l’érosion, les glissements de terrain, les inondations ?
Enfin, il ne faut pas négliger les conséquences de ces feux sur l’économie mondiale : la société de réassurance mondiale Gallagher Re, indiquait par exemple dans un rapport publié en juillet 2025 que les incendies survenus en début d’année en Californie du Sud avaient eu pour conséquence des pertes économiques estimées à 65 milliards de dollars.
Au-delà des menaces sur les écosystèmes et la santé humaine, les incendies de forêts aggravent aussi le dérèglement climatique dont ils sont la conséquence, par l’action combinée du gaz carbonique qu’ils émettent (environ 150 à 250 tonnes par hectare) la disparition de la végétation qui aurait pu l’absorber et la suppression de la transpiration végétale qui recharge l’atmosphère en humidité.
Des causes systémiques
A chaque feu de grande ampleur, nos dirigeants politiques nationaux s’émeuvent de l’ampleur du phénomène sur les plateaux de télévision et promettent plus de moyens pour les combattre. Plus de canadairs, plus de véhicules pour les pompiers …, promesses d’ailleurs rarement tenues, comme si la solution était dans le traitement du symptôme. Enfermés dans le technosolutionnisme, ils ne disent quasiment rien sur les origines de ces désastres écologiques et de leurs conséquences humaines, sans remettre une seule fois en question le modèle de développement économique source du dérèglement climatique. Ce serait tout simplement la faute à la sécheresse, acceptée comme une fatalité, et aux propriétaires de terrains qui ne défrichent pas les abords de leurs propriétés.
En Espagne, devant l’ampleur de la dévastation causée par les incendies, le Premier ministre Pedro Sánchez a annoncé « un pacte national face à l’urgence climatique ». Rien de tel en France. Les messages des autorités se concentrent le plus souvent sur la responsabilité individuelle. « L’activité humaine est la principale cause de déclenchement d’incendies. […] La majorité de ces feux d’origine anthropique sont dus à des imprudences et à des comportements dangereux », peut-on lire sur le site du Ministère de l’écologie.
Des plans de prévention des risques Incendie de forêt (PPRIF), ciblant prioritairement les territoires exposés à des niveaux de risque importants et à une pression foncière forte sont établis à l’échelle communale ou intercommunale. Mais ces plans locaux ne contiennent évidemment que des mesures de protection et de sauvegarde pour répondre aux objectifs de non-aggravation de l’exposition et de réduction de la vulnérabilité des personnes et des biens. Même chose pour les Plans départementaux ou interdépartementaux de protection des forêts contre les incendies (PPFCI).
Prenons le dernier exemple en date en France, celui de l’Aude, plus précisément des Corbières. Au-delà de l’état de sécheresse incroyable et alarmant du territoire, constituant le principal facteur déclenchant des feux de forêts, certains experts ont dénoncé les monocultures d’arbres très inflammables (pins et eucalyptus notamment), l’uniformisation de la forêt mais aussi l’abandon de nombreuses vignes.
On sait au moins depuis les années 1980 que les vignes constituent des coupe-feux efficaces, en raison de la nature de leur feuillage et de leurs souches mais aussi de l’entretien apporté aux parcelles par les viticulteurs.
Dans la zone des Corbières, comme l’ont confirmé les pompiers du SDIS, les vignes ont permis de limiter la propagation des flammes, jouant leur rôle de pare-feu.
En 2019, un incendie qui avait détruit 900 hectares de végétation avait été arrêté par les vignobles, permettant de sauver le village de Pradelles-en-Val. Les vignes avaient partiellement brûlé mais le feu avait été stoppé.
Or, depuis le milieu des années 1980, afin de faire face à la crise vinicole, l’Europe et l’État français subventionnent l’arrachage de 350 000 hectares de vignes dans le cadre des accords du GATT et de la politique agricole commune en France. D’environ 100 000 hectares en 1980, la superficie des vignes dans l’Aude est passée à 60 000 hectares aujourd’hui, laissant place le plus souvent à des friches inflammables. Pour lutter contre les incendies il deviendrait alors impératif, dès l’arrachage, de recréer des paysages mosaïques, mélangeant prairies, cultures, vignes, forêts et broussailles-garrigues tout en maximisant la biodiversité à l’échelle du territoire
C’est ainsi que sur la commune de Talairan, par exemple, les vignes se sont totalement desséchées faute de pluie. Les plantation de chênes truffiers, qui ne font pas partie des arbres les plus inflammables, meurent également en raison de la quasi-absence de pluie depuis 4 ans. Il n’y a plus aucune goutte d’eau dans plusieurs rivières de la région comme La Berre ou certaines portions de l’Orbieu (« or bleu » en occitan, en référence à l’eau indispensable à la vie), ni l’été ni l’hiver.
Depuis 2022, plusieurs sources alimentant des villages audois ne coulent plus. Cela fait maintenant 3 ans que les habitants de Durban-Corbières sont alimentés en eau potable par des camions citernes. A Talairan, sur trois sources, une seule donne encore de l’eau. Et encore, celle-ci a-t-elle été polluée par un développement d’algues toxiques lié à la chaleur début 2025, obligeant là aussi à distribuer de l’eau en bouteilles, plastiques de surcroit, aux habitants.
Toutes les observations convergent (Observatoire National des Débits d’Étiage, Office Français de la Biodiversité, Préfecture de l’Aude, Fédération de pêche, Syndicat Mixte des Milieux Aquatiques et des Rivières, etc.) et suggèrent que l’on va probablement vers une aridification de la région, ce qui oblige à repenser totalement notre approche des feux, en prévention comme en traitement.
Cette région qui se transforme petit à petit en un désert est un véritable laboratoire grandeur nature de ce qui attend le sud de la France et de l’Europe avec le changement climatique
Des solutions ?
Aquitaine, Occitanie, Île-de-France, Bretagne … plus aucune région en France n’est désormais épargnée par le risque d’incendie en raison du changement climatique. Les mégafeux incontrôlables ne sont que des marqueurs de ce que les écologistes et environnementalistes annoncent depuis plus de 50 ans. L’ONU prévoit ainsi une augmentation mondiale des incendies extrêmes de 14 % à l’horizon de 2030, 30 % d’ici 2050 et 50 % d’ici la fin du siècle.
Ces incendies sont juste une modeste bande-annonce du film qui est d’ores et déjà programmé, c’est à dire une dégradation drastique des conditions de vie des humains et des autres êtres vivants. Ils sont autant de signaux de la dégradation de l’habitabilité de la planète.
Nous sommes engagés dans une course vers un monde de moins en moins vivable du point de vue biophysique et, par conséquent, inévitablement du point de vue social.
Pour les incendies de forêts, la doctrine nationale actuelle, selon le ministère de l’écologie, vise essentiellement les mesures locales sous la responsabilité des collectivités. Mais au-delà des solutions d’urgence et des mesures d’adaptation indispensables -d’ailleurs insuffisantes actuellement-pour lutter contre les incendies, il est urgent de reconsidérer toutes nos décisions, tant à l’échelle locale que nationale, européenne ou mondiale à l’aune de l’habitabilité de la planète. Si une loi ou un projet n’est pas neutre ou positif pour l’habitabilité de notre terre, ce devrait être ‘’non’’ ! Mais qui est prêt à relever ce défi ? Les décisions publiques sont trop souvent des réponses palliatives à court-terme.
Il est plus qu’urgent de relever collectivement le défi et de lutter contre le changement climatique, en investissant massivement dans des mesures sur le long terme pour limiter les émissions de gaz à effet de serre. C’est à tous les niveaux de décision politique -national, européen, mondial- qu’il faut reprendre et mettre en application l’annonce du premier ministre espagnol d’un pacte commun face à l’urgence climatique.